Cadoupsis
Gaétan est condamné à l'exil.
Il est envoyé sur Cadoupsis, une île franco-grecque.
Comment vivre au milieu de simulateurs ? Comment vivre quand on désespère de retourner auprès des siens ? – Comment s'évader d'une prison vaste comme le monde ?
Ceci est un roman métaphysique.
1000 mots... pour voir.
Le Censeur ayant fort à faire, il confia le nouveau aux bons soins de ce mentor de second ordre, lequel était en grande discussion avec un bibliothécaire, – du moins c’était ce que Gaétan avait cru comprendre.
« – La lecture, disait l’un, nous permet d’expérimenter plusieurs vies. Nous n'avons pas assez de distance par rapport à notre existence pour qu’elle nous serve de leçon.
– Je ne partage pas votre avis, disait l’autre. Les aventures romanesques ne sont jamais aussi marquantes que les péripéties réelles. Les tribulations d’un Del Dongo ne sont pas aussi instructives que nos petits échecs quotidiens.
– Tout dépend de votre puissance d’imagination. Un lecteur sensible ressent plus d’émotions par les livres.
– Vous défendez votre gagne-pain, monsieur Robinson !
Le Bibliothécaire sourit et se tourna vers Gaétan :
– Qu’en pensez-vous ?
– De quoi ?
– Hé bien, de l’imagination !
– Elle gouverne le monde, lâcha Gaétan... C’est Pascal qui l’affirme. Nous vivons de nos songes. »
Le coordinateur et le bibliothécaire parurent satisfaits de la réponse, et leur conversation rebondit sur un autre sujet, tandis que Gaétan affecta d’être dans la lune. Il aurait voulu se boucher les oreilles, mais il entendait les âneries des deux autres et commençait à se désespérer. Soudain, il s’aperçut qu’on lui faisait signe : c’était Gérard, qu’on avait déguisé en serveur. Il montra sa veste blanche, d’un geste emphatique et ironique. Mais il dut se détourner pour servir le café à une rombière.
Un chic type ce Gérard, – un être de fiction qui n’aurait pas mérité d’être trompé s’il avait été réel. Qui sait, se demanda Gaétan, si Gérard saurait jamais le fin mot de l’histoire ? Lui, en tout cas, ne le souhaitait pas. Hier, il s’était donné beaucoup de mal pour persuader Técla de rester dans la clandestinité. Il avait dû employer toute son éloquence, user de maintes suggestions et de ruses pour dissuader Técla de rompre ses fiançailles. – Il n’y avait guère d’illusions à se faire : leur aventure était condamnée. Gaétan sentait confusément les premiers symptômes du mal. Técla était amoureuse. Mais son amour à lui était épisodique, éphémère, miné par la dérision et le cynisme, empoisonné par le refus de s’abandonner à un quelconque sentimentalisme, dénigré a priori par une espèce de philosophie personnelle, où l’amour était assimilé à la malhonnêteté, à l’imbécillité, à la crédulité, voire à l’aliénation mentale. Paradoxalement, la certitude que Técla n’existait pas plus qu’une héroïne de roman ou de cinéma ne semblait pas entrer en ligne de compte, sinon pour tempérer les affres de la mauvaise conscience.
Sur une table, l’attention de Gaétan fut captivée par un rayon de soleil, cette pure lumière du matin, qui tombait sur un ensemble de tasses, de verres, ainsi qu’un récipient en inox. C’était une composition rutilante de perles de soleil, avec des miettes et des salissures qui maculaient tous ces objets absurdes, comme une nature morte terriblement angoissée. Ce spectacle suscita chez Gaétan une nostalgie poignante. Le rayon de soleil lui rappelait l’au-delà dont il était originaire. Cette lumière était intrinsèquement étrangère à la fiction de Cadoupsis, – étrangère à tous ces professeurs chimériques en costume et cravate à carreaux, qui dissertaient avec un sérieux inébranlable, sans se rendre compte de rien. Le boucan de toutes les conversations devint brusquement insupportable. Gaétan éprouva une sorte de terreur phobique. Tous ces gens étaient faux. Il aurait fallu hurler. Et Gaétan fut sur le point de hurler, quand une secrétaire vint annoncer le discours du proviseur.
Le troupeau des fonctionnaires se transporta docilement dans une salle remplie de chaises. Chacun s’assit. Le supplice commença. C’était comme un cours, mais les professeurs jouaient le rôle des élèves, et le proviseur celui du prof. Quant au résultat, c’était aussi assommant que n’importe quel cours. – Une dame-dragon, portant des lunettes en écailles, avait posé son petit cahier sur ses genoux et notait les informations les plus insignifiantes. Un grand chauve, adipeux, l’imitait tant bien que mal. Deux rangs plus loin, une jeune femme, dont les cheveux étaient tirés en arrière et noués en chignon, semblait vraiment attentive aux paroles du proviseur. Ces gens disciplinés auraient pu assister à une réunion de n’importe quel parti unique de n’importe quel pays totalitaire avec le même respect pour l’autorité. Ils auraient pu suivre une conférence religieuse, ou bien un colloque de pataphysique. Ils pouvaient écouter n’importe quel imposteur et croire au sérieux des fables les plus ineptes.
Le monde est une farce, pensa Gaétan. A Cadoupsis, il sera difficile de l’oublier. – Il regarda autour de lui, dévisagea son voisin de droite, puis le coordinateur des profs de lettres, le petit vieux rabougri, assis à sa gauche, pour discerner une trace d’esprit, ou un indice de la supercherie, mais en vain. C’étaient des collègues, comme il les avait toujours connus : des êtres ordinaires, exécuteurs de routines, abrutis d’habitudes et de préjugés, – des êtres incapables de réaliser combien le monde est extraordinaire et monstrueux, – des somnambules incapables de s’éveiller.
La peur monta d’un cran. Gaétan s’éveillait dangereusement. Le sommeil qu’il reprochait aux autres, il en avait joui tout son soûl, pendant les neuf dixièmes de sa vie. Désormais, il ne pourrait plus jouir de cette tranquillité d’esprit, anesthésié par le sentiment que toute chose suivait son cours naturel, que tout était normal. Les hommes cultivés savent qu’il n’en est rien ; ils ont entendu parlé de Pyrrhon, de Bouddha ou de Kafka : la vie est un songe, l’existence un tissu de mensonges. C’est une banalité. Ils le savent et ils l’oublient, – les bienheureux !
Le proviseur n’en finissait pas de pérorer sur les projets de l’établissement, le bon usage des ressources humaines et l’équilibre des budgets. Gaétan regarda une nouvelle fois la jeune prof au chignon. Elle ne lui plaisait pas spécialement. Son air austère et cul-béni la rendait antipathique. Mais il la trouva désirable. D’ailleurs la sévérité de cette femme avait un côté sexuellement provoquant. Elle portait un tailleur, une jupe serrée, et des bas noirs. Ses jambes étaient belles.
Créez votre propre site internet avec Webador