Leem

 

 

Ce livre n'est pas destiné à divertir, ni à instruire.

Loyauté à l'égard de l'homme que j'étais en 1991 - 1992.

Reconnaissance et gratitude. Voilà les raisons qui motivent cette publication à l'intention de nul public. Une manière d'attester. Que ce soit de ma folie passée ou de mon illumination, peu importe.

Indescriptible.

 

 

1000 mots... pour voir.

 

La maladie fait ses ravages, ses fleurs sombres, ses marbrures, ses ecchymoses asymétriques et ses parures tuméfiées. Elle marque ses territoires. Elle pose sa marque sur ce qui lui appartient.

Karine dit :

« – Je n’ai plus à m’en faire. Je resterai toujours avec toi, maintenant. »

Le tatouage brille. Les raies d’encre ondulent, comme une bannière aquatique, tissée d’algues ou de cheveux. La peau morcelée brille. Les trois figures principales brillent. C’est immaculé, mais c’est encore plus abject qu’un chancre de chair pourrie. La peau est devenue brûlante de vie. Elle porte quelque chose d’atroce et d’innommable, quelque chose qu’on ne peut ni toucher ni regarder en face, comme une bassine pleine de boyaux, d’organes et de têtes sanglantes grouillant de vers, ou le corps sublime, effroyable et sacré du divin.

Un pentagone, une arche, un cœur maudit, – c’est venu pendant la nuit. Karine rêvait qu’un jaguar, au pelage tacheté d’ocelles, bondissait sur la branche d’un arbre gigantesque. Elle rêvait d’un homme sans visage en train de charmer le feu. – Ça s’est fiché sous la peau, comme une écharde de bois noir, comme une espèce de lèpre, qui ronge les viscères, comme si l’ombre des morts te cernait de partout, qu’ils te guettaient sans cesse, invisibles derrière toi, et qu’ils te poursuivaient en gémissant. Tes cheveux se seraient dressés sur ta tête, tandis qu’un cri indomptable serait sorti de ta gorge.

Le tatouage brille. Leem suit les lignes du bout du doigt, puis il se lasse et s’allonge sur le lit. Karine s’allonge à côté de lui.

Elle demande :

« – Est-ce que ça m’a rendue plus belle ? »

Leem répond que oui. Mais déjà, le tatouage commence à se faner, dans l’épaisseur de la peau qui se flétrit, et son pouvoir mystérieux se corrompt.

« – J’ai ton nom écrit sur ma peau qui pâlit. – Ici, la terre labourée. Ici, l’amour. Ici, le ciel. Et la mort qui les sépare... – Ici, je ne sais pas. – Dis-moi, quel est ce pays ? »

Leem ne répond pas. Ses yeux grand-ouverts fixent le plafond. La chambre est vide, nue. Il y a le lit, un banc, les fenêtres, par où passe la lumière grise.

« – Ici, le ciel ridé par le vent. Ici, l’amour. Ici, le feu, comme un couteau qui s’insinue sous la peau, qui pénètre dans l’amour, et dans le ciel, et partout. – En fait, la mort est là, toute proche : c’est ce petit point noir. C’est comme un grain de beauté que personne ne remarque, comme un petit œil de pigeon. »



Dehors, il fait froid. Ici, il fait chaud. On entend confusément la sirène d’une voiture de police. Puis la rumeur de la ville redevient indistincte.

Karine défait la chemise de Leem et couche sa joue sur sa poitrine.

« – M’aideras-tu ? – Es-tu comme un cancer, un cavalier impitoyable, descendu du ciel pour que ma défaite soit totale ? – J’étais si heureuse, ce matin encore. – J’étais amoureuse. C’était si bon de te revoir... Tu es blanc comme le pain de la communion. C’est bizarre que je dise ça... Tu ne partages rien... Tu sais, je t’aime à en mourir. »

Karine ferme les yeux. Elle peut entendre le grésillement du réfrigérateur dans la cuisine. Elle entend les battements de son cœur. La douceur mélancolique de ces instants lui procure une satisfaction très profonde. Elle se sent délivrée, nue, débarrassée de tout. Elle est émue. C’est comme la réminiscence d’un parfum floral très puissant.



Karine attrape les cigarettes. Le briquet se trouve dans le paquet. Elle attrape le cendrier, au pied du lit.

L et K fument. Il y a une odeur d’herbe et de terre arable qui s’échappe du tabac en train de griller, juste au moment où la chaleur de la braise saisit les brins blonds, juste avant qu’ils ne s’embrasent. Et cela rappelle la steppe.

Le temps passe au ralentit. L’engourdissement s’empare de toutes les images. Le silence bruisse. Seule une abeille a pu résister au sommeil. Elle vole maintenant au-dessus des paysages déserts. Mais personne ne répond à ses appels.

Les nuages glissent silencieusement vers l’intérieur des terres. Ils s’effilochent, s’entortillent, et s’illuminent, soudain traversés de soleil. Certains nuages noirs roulent au-dessus de la ville, – vagues suspendues dans les airs.

L’eau serpente dans le ciel. Entre deux éclaircies, une forte averse inonde les trottoirs et la chaussée. Les gouttes de pluie crépitent sur l’asphalte. Elles éclatent par terre, ce qui forme une sorte de brouillard d’eau pulvérisée au ras du sol. En quelques minutes, il tombe une dizaine de litres par mètre carré, puis la pluie battante cesse brusquement. Les gouttières gargouillent et les torrents dévalent les caniveaux. Tout est rendu propre, lisse et luisant.

Les gens sortent de sous les porches. Ils replient leur parapluie dégoulinant. Ils le secouent parfois. Ça fait penser aux chiens qui s’ébrouent. – Une jeune femme arabe a de longues mèches de ses cheveux noirs collées sur son front. Elle est trempée, souriante, et belle.

Il pleut encore. Puis des rayons de soleil jaillissent dans le ciel délavé. Les enfants sortent de l’école. La pluie recommence. La pluie redouble. La pluie cesse.





Leem gravit les marches, pousse la porte vitrée, fait la queue dans le hall de la piscine. C’est l’heure d’ouverture au public, après le départ des groupes scolaires. Il y a deux vieux, trois jeunes filles, un athlète, une vieille, une femme enceinte, un grand maigre, un adolescent et encore une vieille.

Leem regarde les gens. Il pose son regard insistant sur leur visage. Ils vont mourir. Tous ces gens qu’on ne croise qu’une seule fois dans la rue, tous ceux qu’on côtoie chaque jour, tous, il faudrait les pleurer. Ils sont en train de mourir. Ils vont fondre dans les brasiers. Ils vont se tordre dans le feu, en se lacérant les joues. Partout, il manque quelqu’un. Partout, il y en a qui vivent dans l’ombre d’une mère, d’un frère ou d’un enfant perdu. Ils ont les paupières gonflées, la peau blême, et n’ont plus la force de sourire.

Killing joke : la mort est la justice rendue par le ciel bleu. – Du haut de l’univers, tombe une plainte gigantesque, des hurlements et des supplications inarticulées. C’est le chant sublime des morts.

Regardez autour de vous. – Les étoiles ressemblent à des perles noires aux éclats métalliques.