Liquidation

 

 

 

Cécile Bonnard a été sauvagement assassinée. L'inspecteur Antoine mène l'enquête.

D'autres morts vont suivre.

C'est l'occasion de tirer le portrait d'une dizaine de personnages et de leur donner la parole.

Pas de grandes phrases. Un style plutôt concentré, et incisif.

 

650 mots... pour voir.

 

 

Une dizaine de flics occupait la salle 251 : de simples flics, des inspecteurs, des techniciens reconnaissables à leurs valises, et peut-être même un commissaire ou quelque chose d'approchant. Quatre voitures de police étaient garées dans la cour. Ça faisait désordre.

La proviseure était partie au rectorat pour une réunion de crise.

Marie-Josée Mariani, l'adjointe, se retrouvait seule aux commandes. Elle devait maintenir le cap du navire en per­dition, en attendant les instructions du recteur.

On avait confiné les élèves de TL4 au petit réfectoire. La co-psy n'étant pas là, on avait chargé Marvel de calmer les esprits. La proviseure n'était pas en reste de conseils :

« Il faut que les élèves verbalisent leurs émotions. »

C'est cathartique, qu'elle avait dit...

« Ah, et puis... interdiction de téléphoner. Je compte sur vous. »

Ce salaud de “Zara” n'avait rien répondu, – juste un regard appuyé, – très explicite. De toute façon, la provi­seure ne pouvait pas saquer ce prof : il donnait Marx à lire aux élèves, il était froid, insolent, quant au travail, il faisait le strict minimum : bref, un fainéant de gauche. Marie-Josée Mariani, l'adjointe, détestait également ce prof de philo, mais pour d'autres raisons.

La proviseure avait gardé son sang-froid.

Dans l'intérêt général de la collectivité éducative, il fal­lait circonscrire ce tragique et regrettable événement, de sorte que tous retournent au travail dans les plus brefs délais. Ces objectifs s'étaient imposés avec l'évidence des choses sacrées.

Mettre ou remettre les profs & les élèves au travail, telle est la préoccupation constante, quasi obsessionnelle, d'un bon chef d'établissement, tant il est vrai que profs & élèves sont des animaux prédisposés à la paresse, qu'il faut fouetter et fouetter sans cesse pour qu'ils fournissent le moindre effort.

Tous au boulot ! Souquez, bande de Zoulous ! – Destin de l'homme occidental, malédiction pour l'humanité.

Marie-Josée Mariani, corse d'origine, n'éprouvait pas la même phobie du désœuvrement. Elle avait plus de recul. Elle avait conscience de la menace : le lycée était envahi par des hordes de paresseux, de tire-au-flanc et de flem­mards, mais elle ne partageait pas le complexe obsidional de sa supérieure hiérarchique. La puissance paranoïaque des chefs provient de ce qu'ils s'identifient au corps qu'ils dirigent. Chaque dysfonctionnement est alors vécu comme un sabotage, une agression bactérienne, un cancer qu'il faut éradiquer. On n'imagine pas avec quelle sincérité nos chefs paranoïaques punissent et répriment. C'est physique, charnel, instinctif.

Marie-Josée communiait dans le culte de l'ordre, mais elle n'était pas chef ( pas encore ) ; elle ne se sentait donc pas visée. Elle ne vivait pas encore dans la crainte perma­nente et viscérale de l'anarchie menaçante.

Marie-Josée se motivait :

Hop ! On y va. Contrôle de la situation. Allez on contrôle. Tous ces petits cons turbulents. Hop ! On les encadre. On les canalise. On verrouille la situation. On la boucle.

Déjà qu'il y avait eu les blocages en octobre, on ne pou­vait pas se permettre de nouvelles perturbations, – et para­lyser le lycée, – et perdre des heures de travail... – D'ailleurs, le pauvre Benjamin Trochet, – paix à son âme ! – il avait joué les meneurs pendant les blocages. Ah, ça ! pour entasser des poubelles devant le portail, à sept heures du matin, il était fortiche... Il y avait eu des frictions avec la pro... Elle n'avait pas oublié. Il y avait de la rancœur, ça c'est sûr... Pas de quoi l'assassiner... De toute façon, la pro n'aurait pas été capable... Hm... Pour Cécile Bonnard, non plus... Certainement pas. C'est absurde. C'est comique même. La proviseure encagoulée, armée d'un taille-haie électrique, s'approchant par derrière... Et crac, vlan, chlah, hiiiiiiiiiiiiiii, re-chrrrah... Non, c'est pas possible...

Bon. Soyons sérieuse. Il va être dix heures : avec la récréation, il faut s'attendre à des fuites, des rumeurs, et du remue-ménage. – Mieux vaut anticiper.

Les ordres du rectorat tardaient à venir.

Les ordres qui tardent, c'est toujours un problème.