Les Pépins

 

 

Il s'agit d'un recueil de textes courts, – des variations autour de la misère & l'enchantement du monde.

On y suit la conversation de jeunes filles catholiques destinées à devenir magistrates. On y trouve des lettres de suicidés plus ou moins facétieuses. Un récit de voyage en Turquie. Des états d'âmes et des colères. La description de la Pentecôte à Vic-Fezensac en 1998. Des lettres d'amour de Loup adressées à l'Oiseau... D'autres choses encore.

 

 

500 mots... pour voir.

 

Star

Ambiance de fête dans une boite de nuit. Tout le monde est gris, saoul ou bourré. – Une piscine gonflable remplie de soixante-dix centimètres d’eau. On encourage les filles à se mouiller. C’est fun. Les yeux brillants des garçons. Les filles désirables. Rires. Tee-shirts collés sur les seins. L’euphorie. Dévorée du regard. Faire envie. Et puis la fraîcheur de l’eau. Vas-y : plonge ! – La fiesta. Les grands cris, les éclabous- sures, le plaisir envoûtant de l’ivresse.

Une belle fille. Une jeunesse, star locale, brille de santé, de fierté, d’assurance. Le monde suspendu à ses lèvres. Elle est si belle. Alors elle plonge. – Un choc. Les picotements
de partout. Évanoui, le monde : son front a cogné le fond,
sa nuque s’est brisée.

Tétraplégique, désormais. – Ce que ça veut dire : la tête posée sur un appendice de chair inerte. Le deuil des projets. La frustration. Se dire : j’aurais mieux fait de me noyer. – Inutile de développer.

Cela peut-il m’arriver ? – Un bus me renverse, alors que je traverse la rue de Metz. Un accident de voiture. Un train me happe et me broie. Une chute depuis mon balcon. Une morsure de vipère cornue à Zaafrane.

La question est mauvaise. Car la réponse est certaine : cela va m’arriver. En plein milieu de la fête, pendant que les étoiles chanteront des berceuses, pendant que les vagues ressasseront les hymnes sacrés, pendant que tous les ivrognes de la terre beugleront des chansons éternelles, alors, hic et nunc, je meurs.

 

 

Colonel Tibbets

Au colonel Tibbets, Truman a dit : « Bon travail, old boy. »

Harry Truman, voyez sa photo dans le dictionnaire :
un sourire très sympathique. C’était un homme d’agréable compagnie. Il est mort en 1972, longtemps après. Mais il n’en a jamais souffert. Il faisait la part des choses. Il avait peu d’imagination. Il vivait dans un monde abstrait.

Souvent, il se répétait en son for intérieur : l’Amérique est le phare de l’Humanité. In god we trust.

Il fredonnait aussi souvent des chansons d’Énola Gay. J’ajoute que le monde est parfait. Et que nous faisons tous

du bon travail. – Nous tous, sans exception.

 

 

Dernier mot

J’ai trouvé le costume dans l’armoire : un long drap blanc, des chaînes, un gros boulet noir. Je ne sais pas qui les avait mis là. Mais il est vrai que je suis un fantôme.

Ça ne devrait pas me coûter beaucoup d’efforts de me tuer. Un pas de trop en avant ou en arrière. Une petite flexion de mon index. Un truc de ce genre.

Le vide que je laisse derrière moi sera comblé à l’instant. – Un coup de balai, un souffle de vent. C’est tout.

 

 

 

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