Une flamme aux lèvres
Une bluette sentimentale, ou presque...
1992. Gilles et Adèle s'aimaient. Elle le quitte.
1994. Gilles se souvient. Il invoque les fantômes, boit du whisky et parle à la lune.
L'amour, ça fait mal. Sinon, c'est bidon, juste du chiqué.
600 mots... pour voir.
1992
L’herbe couleur crocodile, le ciel d’un bleu incomparable, — le soleil brillait. De partout, montait une rumeur, une sorte de psaume. Les chœurs chantaient à tue-tête :
Vive la vie, — le soleil et l’amour.
Vive la vie, vae victis !
Impossible de savoir exactement les paroles. Nulle voix ne jaillissait d’aucun gosier, aucune trompette ne retentissait dans les airs.
Seul au milieu de l’immense pelouse, Gilles pointé par le doigt d’une gigantesque main. — Voici l’homme en question, disait le juge.
Adèle venait de lui tourner le dos.
Elle lui avait dit “ciao”, en s’efforçant de sourire.
Elle s’éloignait maintenant à grandes enjambées. — L’espace d’une seconde, Gilles se représenta la situation vue d’hélicoptère. Son regard plongea depuis le ciel et survola le parc. Là, au milieu d’une vaste étendue d’herbe, il se vit dans la posture d’un homme équivoque, désinvolte, — entortillé dans une drôle d’humeur — bizarre.
Un grand blond, assez insignifiant : c’est ce qu’il vit. Mais l’hélicoptère filait trop vite. En fait, Gilles ne vit rien de particulier. — N’avait-il pas ce physique passe-partout qui faisait de lui un homme parfaitement ordinaire ?
Jusqu’à présent, il avait gardé les mains dans ses poches, mais ça n’allait pas. Il croisa les bras sur la poitrine, histoire de donner le change. Il se répéta une énième fois qu’il est curieux de vivre, — toujours sa vie, toujours en direct, toujours en position d’observateur, — et comme ça paraît vrai, ou étrange, d’être impassible, comme si on était blindé, — et qu’il allait mourir, de toute façon... Ce genre de choses, des trucs qui n’avancent à rien.
Adèle s’éloignait à grandes enjambées. Elle venait de le plaquer. — Divergence provisoire : toutes les routes mènent à Rome... — Ben voyons ! — Tu ferais mieux de faire une croix sur elle, dès maintenant... Et levis est cespes, dixit Vanini... Regarde les risées du vent. On dirait des poils sur une joue...
Tournicoti ! Tournicota ! — Tu l’oublieras.
Le malaise ne voulait pas se dissiper. Ces déconvenues ne méritaient pourtant pas de se faire du mauvais sang. Gilles essaya d’imaginer la très lente marche du monde, — une grosse machine brutale et silencieuse. La Terre tournait sur elle-même, entraînant les arbres, les villes, les montagnes, à la vitesse de seize cent kilomètres à l’heure. La pelouse filait à travers les espaces intergalactiques. Nous allions tous au diable.
Adèle était hors d’atteinte. Son petit sac, suspendu aux épaules, se balançait au-dessus de ses fesses, « comme la trompe d’un jeune éléphant. » Ou quelque chose d’approximatif. Ses hanches se balançaient. Ses bras suivaient en cadence. — Gilles ne la quitta pas des yeux une seconde. La vie s’était concentrée en elle, à l’instant même où elle lui avait tourné le dos. — C’était vexant. Pourquoi tant de vie ? Pourquoi d’une telle vivacité, cette vie qui le quittait ?
Adèle contourna les Arabes en train de jouer au foot. Elle dévala la pente jusqu’aux allées qui longent le bassin. Elle disparut derrière quelques arbres, passa furtivement au bord de l’eau, et finit par se perdre dans la verdure, du côté du portail.
Gilles soupira et s’assit dans l’herbe.
Il y avait sept joueurs de foot. Personne d’autre sur la grande pelouse.
Derrière les grands arbres, qui ressemblaient à des peupliers, le soleil allait bientôt se coucher.
C’était le 28 août. Le jour déclinait, le ciel était blanchâtre. Des reflets noirs envahissaient la surface des bassins. Gilles restait seul comme toujours. Les arbres chantaient à mezzo-voce, que la vie est belle, sublime, vraiment. Ils chantaient l’allégresse et la joie, tandis qu’une petite voix, dans le genre d’un hautbois ou d’une clarinette noyée sous les assauts des cuivres et la houle des violons, — une petite voix répétait inlassablement :
« malheur aux vaincus, malheur, malheur aux vaincus. »
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