Zinédine survivant

 

 

 

Un premier cadavre échoué sur une plage de Cythère : l'ordinaire, – sûrement un migrant. Un deuxième à l'aéroport d'Athènes, sans doute une crise cardiaque...        Et ainsi de suite...
D'autres morts vont suivre.
Nous sommes en Grèce : il y a des touristes et des terroristes. Et les forces de l'ordre.
Un bref aperçu de notre époque.
Le livre peut se lire comme un roman noir, avec une intrigue, des rebondissements, des personnages attachants, des dialogues efficaces et une mise en situation dans la Grèce de 2014 ( celle qui se prend la crise dans la tronche et s'apprête à voter Tsipras. )
On trouvera ici et là quelques considérations sur le monde où nous vivons. Certains personnages n'ont pas la langue dans leur poche. Ils sont même un peu brusques.
Au fond, il y a ce paradoxe que ceux qui meurent ne sont pas toujours les plus à plaindre. Et ce roman donne aussi matière à ruminer.

 

 

 

 

 

1000 mots... pour voir.

Pour cuisiner des yémista, grosso modo : prenez des poivrons, fourrez-les avec du riz mélangé à un coulis de tomates concassées. Du sel, du tabasco, et surtout : de la menthe fraîche. Enfournez. Laissez cuire, – que ça caramé­lise. Réchauffé un jour ou deux plus tard, c'est encore meilleur.

Savourez vos yémista en bord de mer, quand tombe la nuit, avec un pe­tit vin blanc. – Douceur de vivre, à la grecque.

Aujourd'hui, vous ne vous rendez compte de rien, mais la guerre a commencé. La menace terroriste pèse sur les touristes, – innocents mortels heureux de vivre. Nous vivons dans l'insouciance, – à deux doigts de la catastrophe.

Les services veillent. Ils agissent en secret. C'est la nouvelle guerre du Péloponnèse.

 

Tolo, bourgade du nord-est du Péloponnèse.

Sur la plage, les vacanciers s'installent à l'ombre des parasols. Sept euros la journée. Babis, le jeune kouros, vient nonchalamment vous délivrer votre ticket. – Le ticket, c'est la règle : ΦΠΑ oblige. Troïka oblige. Enfer et récession, dont les touristes se moquent.

Il y a quelques vieilles dames autochtones dans l'eau, avec leur casquette visée sur la tête. Des gamins barbotent ou remuent le sable. Un vendeur pa­kistanais déambule avec un monceau de paréos multicolores sur son épaule et une pile invraisemblable de chapeaux de paille sur la tête. Il cherche à cap­ter le regard d'acheteuses potentielles. Mais les belles sont couchées sur le ventre. Elles ont défait les bretelles de leur maillot. Elles bronzent. Le soleil n'est pas encore brûlant. Elles “s'ensommeillent” délicieusement.

J'aime regarder les filles, dit la chanson.

J'aime regarder les enfants. Ils sont de toutes les tailles. Tous très bien ca­ractérisés. Et néanmoins, il y a une figure générique des enfants, qui tient à leur vivacité et au fait qu'ils sont en devenir, virtuellement notaire, foot­balleur et chômeur, tout à la fois. Ils ont en commun de n'avoir pas encore été formés, triés, différenciés, et séparés. Ils appartiennent encore à la même race : le fameux genre humain. – Les plus petits ne respectent même pas la propriété privée. Ils s'attaquent aux jouets des autres. Ce qui appartient à autrui est toujours plus intéressant. Leurs désirs sont clairs, nets et absurdes, comme les nôtres.

J'aime regarder la mer. Le ciel sans nuage.

A quelques encablures de la minuscule île de Romvi, un magnifique yacht noir file dans la direction de Nauplie. Scintillant spectacle du luxe et de la richesse. Il mesure quarante mètres de long et possède trois ponts.

Il est temps de se rafraîchir. Nabib se lève de son transat. Il interrompt la musique dans son casque. Les voix suaves des gazelles et celle grasseyante d'Abou bakr Salem cessent brutalement : « Ya mrawah biladak – ... » Main­tenant, les cigales crissent avec force.

C'est comme un réveil. Un étrange vertige.

 

Quand les Muses furent nées et que le chant eut paru sur la terre, certains hommes éprouvèrent alors un plaisir si bouleversant, qu'ils oublièrent en chantant de manger et de boire, et moururent sans s'en apercevoir. C'est d'eux que par la suite naquit l'espèce des cigales.

 

Tzitzikia-cigales, de nationalité grecque et orthodoxe, proches parentes des derviches et des poètes dont le chant ne doit rien au hasard.

Nabib pose ses lunettes de soleil. Il trempe ses pieds. Il n'est qu'à moitié motivé par l'idée de se mouiller. Mais ça fait partie des règles : on s'al­longe sur la plage, en bord de mer, et on s'y baigne. Sinon, pourquoi ve­nir ici ? – Les règles nous servent d'alibi : elles nous donnent la raison d'être de tous ces efforts que nous déployons. Tu travailles dur pour te payer des vacances : tu dois te baigner. Sinon, tout s'effondre. Tu deviens clo­chard et tu perds tes dents.

Nabib avance à tout petits pas. Il faut s'asperger le ventre, puis les épaules. Il frissonne.

Nabib plonge. Il fait quelques brasses sous l'eau. Il se redresse, s'ébroue, passe les doigts dans ses cheveux. Finalement, elle est bonne. – Que du bon­heur !

Le ciel est complètement bleu. Les collines ocres. La mer est tranquille, il n'y a presque pas de vague. On entend la rumeur de la plage. C'est beau.

Une jeune femme aux cheveux courts regarde Nabib. Elle avance et mouille son corps magnifique : svelte et musclé. Un grand blond athlétique la suit quelques mètres plus loin.

L'eau est délicieuse. Nabib replonge. Les rayons du soleil glissent dans les eaux claires et dansent sur le sable.

Lorsque Nabib reprend pied, qu'il redresse sa tête et rouvre les yeux, la poupée Barbie et son Ken se sont encore rapprochés de lui. Il les regarde, interrogatif.

Ils s'avancent vers lui. Ils ont l'air très tendus. Ils sont effrayés.

« – What do you want ? »

La Barbie tient quelque chose dans son poing. Elle se force à recourber ses lèvres pour y dessiner un faux sourire qui paraît douloureux. Son visage, tel un masque de carton pâte, se métamorphose. D'une beauté stéréotypée, ses traits s'enlaidissent, grimacent. Elle devient hideuse.

Elle se tourne vers son homme, lequel se retourne vers la plage, une fois à gauche, une fois à droite, et donne le signal, d'un hochement muet de la tête.

Nabib ne comprend pas. Il n'ose pas réaliser. C'est la peur du ridi­cule qui lui sera fatale. – Appeler au secours parce qu'une baigneuse, façon pin-up, vous accoste, – les habitudes vous perdent.

Elle est à moins de deux mètres. La raie, torpedo californica. Trois se­condes. Deux pas. Son bras se détend. Comme une escrimeuse, elle touche le cou.

Décharge électrique. Évanouissement.

L'homme saisit le corps inerte de Nabib, coince sa tête entre ses jambes et s'assoit à cheval sur ses omoplates pour l'enfoncer sous la surface. Tout en faisant semblant de masser les épaules de sa compagne, il le maintient dix longues minutes immergé.

Pas de cri, pas de bagarre, une seule tentative : propre et efficace, du beau travail de professionnel.

Nabib est mort.

Les cigales crissent. Elles chantent. Elles adorent le soleil, se nourrissent de lumière, oublieuses du boire et du manger.